Romans : les meilleurs incipit de la littérature

Posté le 17 août 2019, par letournepage, dans La vie d'un lecteur

Comme me le répétait encore il y a peu mon ami Wikipédia, le mot invariable incipit est la substantivation – apparue en 1840 – de la troisième personne du présent de l’indicatif du verbe latin incipere qui signifie « prendre en main, commencer ».

Le mot latin incipit vient de l’expression latine « Hoc incipit liber » (Ceci commence le livre).

On ne saurait mieux dire.

L’incipit, c’est donc le commencement d’un livre.

Le, ou les premières phrases qui vont donner le ton au roman, marquer l’esprit du lecteur, le surprendre, le choquer, l’amuser…

Bref : provoquer chez lui une émotion et l’accrocher par la manche pour lui donner envie de lire la suite, tout lui montrant – regarde un peu, cher lecteur ! – qu’il est bien le meilleur des auteurs.

L’incipit est la substantifique moelle du roman.

Du moins, c’est ce s’accordent à penser certains auteurs qui donnent tant d’importance aux premières lignes de leur livre qu’ils n’arrivent jamais à dépasser l’écriture de la première page.

Ou dont le premier paragraphe est le seul passage intéressant du roman.

Premier enseignement sur le sujet étudié : l’incipit est important, mais ce n’est pas TOUT le roman.

Sinon, les livres seraient plus rapides à lire, et moins cher à imprimer.

Mais je m’égare.

Incipit : le début du commencement

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Une fois ce concept posé, passons à une démonstration par l’exemple.

L’incipit considéré généralement comme le plus célèbre de la littérature est celui de ….. (je vous laisse deviner !) :


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« Longtemps, je me suis couché de bonne heure« 

*

Alors ?

Non, ce n’est pas la première ligne des mémoires d’un boulanger (ah ! ah !).

Mais oui… bravo, celle Du côté de chez Swann, que ce bon vieux Marcel gratta lentement à la plume pour entamer son long (très long) cycle de A la recherche du temps perdu.

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À la recherche du temps perdu: Premier volume - Du côté de chez Swann*

Du côté de chez Swann – Marcel Proust (1913)

*

L’incipit le plus célèbre, certes, mais pas forcement le plus probant.

Car, je ne sais pas ce que vous en pensez mais, de mon côté, cette phrase ne m’a jamais impressionné.

Mais alors… pas du tout !

En fait, elle m’a surtout donné l’envie de refermer le livre pour me recoucher…

Pour moi, un incipit réussi est celui qui est capable de me délivrer concomitamment deux messages :

  • Message 1 : Tu vois comme j’écris bien, cher lecteur ? Continue, tu verras, c’est comme ça pendant des centaines de pages ! Un ravissement pour ton cerveau sensible à la beauté et à l’étrangeté des styles les plus subtils…
  • Message 2 : Waouh ! Comme c’est intriguant/étonnant/choquant (rayer les mentions inutiles) ! Comme j’ai envie de lire la suite pour en savoir plus ! Allez : plonge mon ami, dans le fleuve de mon histoire.

Vous voyez le principe ?

L’incipit est la vitrine d’un roman, et la porte pour y pénétrer.

Une porte vitrée, en quelque sorte. On y attache une petite clochette et – clingcling ! – elle frétille, tressaute et chante son plaisir de sentir le lecteur s’abandonner à l’appât de l’incipit.

Mais je sens qu’un exemple serait le bienvenu afin d’illustrer et appuyer ma démonstration.

Lisez-moi donc celui-là :


*

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme.

Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo. Li. Ta. »

*

Voilà l’incipit que je préfère.

L’ouverture de Lolita, de Vladimir Nabokov, comme vous l’avez tout de suite identifiée.

*

Lolita – Vladimir Nabokov (1955)

*

Dans ces trois phrases, il y a toute la magie du verbe lorsqu’il est parfaitement maîtrisé.

L’intention, le sens, le non-dit; le rythme et la sensualité.

Trois phrases, et tout Lolita est là.

Même si la magie ne s’arrête pas là : je ne peux m’empêcher de déployer devant vos yeux admiratifs la phrase suivante du roman :

*

« Elle était Lo le matin, Lo tout court, un mètre quarante-huit en chaussettes, debout sur un seul pied.

Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur le pointillé des formulaires.

Mais dans mes bras, c’était toujours Lolita. »

*

C’est trop beau. Sniff.

Passons à autre chose.

Certains incipit n’ont pas la même notoriété. Et pourtant, ils contiennent en eux tous les ingrédients énoncés plus haut.

Tiens, un exemple :


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« Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur, Constance.

J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés. »

*

Vous avez noté ? Beauté du style, contenu intriguant/étonnant/choquant : tout y est, et je suis quasiment certain que vous aimeriez bien connaître la suite du roman de Shirley Jackson.

*

*

Nous avons toujours vécu au château – Shirley Jackson (1962)

*

Un roman qui correspond exactement à ce que laisse entrevoir/espérer l’incipit.

Comme quoi.

Mais certains préféreront l’incipit court, sec. L’incipit upercut.

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>>>>>>>>> Incipit option 1 : plus c’est court, meilleur c’est <<<<<<<<<

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Quelques exemples tirés des chefs-d’oeuvre de la littérature ?

Mais avec plaisir !


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« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

 

Comment transporter en une courte phrase  le lecteur ailleurs, avec cette succession de trois noms propres chargés de mystère et d’exotisme…

*

Salammbô

Salammbô – Gustave Flaubert (1862)


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« J’ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong »

 

Tout le mystère de l’Afrique et d’une vie de femme qui se raconte, pour débuter… La ferme africaine, de Karen Blixen…

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La ferme africaine

La ferme africaine – Karen Blixen (1937)*


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« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. »

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Le choc cognitif d’une déclaration tellement contraire aux canons de la littérature romanesque que le lecteur en est tout interloqué, désarçonné…

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Aurélien

Aurélien – Louis Aragon (1944)


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« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

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Le roman de Paul Nizan est sans doute bien peu lu, aujourd’hui, mais son célébrissime incipit est carrément devenu une expression passée dans le langage courant.

La gloire et l’immortalité !

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Aden Arabie

Aden Arabie – Paul Nizan (1931)


 

« Aujourd’hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

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L'étranger

L’étranger – Albert Camus (1942)


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« Depuis Adam, il n’y a guère eu de méfait en ce monde où une femme ne soit entrée pour quelque chose. »

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Provocatrice, déterminée dans son affirmation, choquante pour certains, cette phrase de Thackeray atteint son but : donner au lecteur envie de continuer !

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Barry Lindon

Barry Lindon – William Thackeray (1844)


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>>>>>> Incipit option 2 : plonger  immédiatement le lecteur

dans l’atmosphère d’un roman <<<<<<<<<<

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« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. »

**

Vous voyez la scène ? Vous sentez l’atmosphère ? Alors, c’est réussi !

*

Germinal

Germinal – Emile Zola (1885)


 

« Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? L’angoisse lui tordait l’estomac ; il connaissait sa propre fermeté, mais n’était capable en cet instant que d’y songer avec hébétude, fasciné par ce tas de mousseline blanche qui tombait du plafond sur un corps moins visible qu’une ombre, et d’où sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même — de la chair d’homme. »

*

Adolescent, lorsque j’ai lu pour la première fois ce superbe roman d’André Malraux, l’image née de la lecture de cet incipit s’est profondément gravé dans ma mémoire, tant il m’avait impressionné.

Depuis, elle n’a jamais quitté mes souvenirs.

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La condition humaine

La condition humaine – André Malraux (1933)


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« Appelez-moi Ismaël. Voici quelques années – peu importe combien – le porte-monnaie vide ou presque, rien ne me retenant à terre, je songeai à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe. C’est une méthode à moi pour secouer la mélancolie et rajeunir le sang. Quand je sens s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installe en mon âme le crachin d’un humide novembre, quand je me surprends à faire halte devant l’échoppe du fabricant de cercueils et à emboîter le pas à tout enterrement que je croise, et, plus particulièrement, lorsque mon hypocondrie me tient si fortement que je dois faire appel à tout mon sens moral pour me retenir de me ruer délibérément dans la rue, afin d’arracher systématiquement à tout un chacun son chapeau… alors, j’estime qu’il est grand temps pour moi de prendre la mer…« 

*

N’est-ce pas tout simplement admirable ?

Et dire que les 700 pages de ce chef-d’oeuvre sont toutes du même tonneau (d’huile, bien entendu !)

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Moby Dick

Moby Dick – Hermann Melville (1851)


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« Personne n’aurait cru, dans les dernières années du XIXe siècle, que les choses humaines fussent observées, de la façon la plus pénétrante et la plus attentive, par des intelligences supérieures aux intelligences humaines et cependant mortelles comme elles ; que, tandis que les hommes s’absorbaient dans leurs occupations, ils étaient examinés et étudiés d’aussi près peut-être qu’un savant peut étudier avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se multiplient dans une goutte d’eau.« 

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Fabuleux incipit du premier vrai roman de SF de la littérature dans lequel H.G. Wells arrive à placer deux informations capitales qui vont narguer l’imagination du lecteur.

Le première, évidente, c’est la présence d’extra-terrestres qui surveillent l’espèce humaine.

La seconde n’est compréhensible… qu’après avoir terminé le roman ! Comprenne qui pourra…

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La guerre des mondes

La guerre des mondes – H.G. Wells ( 1897)


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« Dans un trou vivait un hobbit. Ce n’était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d’une atmosphère suintante, non plus qu’un trou sec, nu, sablonneux, sans rien pour s’asseoir ni sur quoi manger : c’était un trou de hobbit, ce qui implique le confort.« 

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Bilbo le hobbit

Bilbo le hobbit – J.R.R. Tolkien (1937)


 

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